Le merveilleux monde des boulaneiges

100% bon goût

Naissance d’une mythe

Aucun document ne permet d’identifier le réel inventeur de la boulaneige, de déterminer sa provenance ou de dater précisément cette sainte création. Seule certitude : l’objet est destiné à une carrière de presse-papiers, à un prix plus abordable que les sulfures qui officient dans cette fonction et qui sont certainement la source d’inspiration du génie anonyme.

Le musée Bergson-Mahler à Neenah, dans le Wisconsin, possède une boulaneige de fabrication française qui a vu le jour dans les années 1890. Elle représente la Tour Eiffel, construite pour l'Exposition universelle de 1889.

La première trace écrite recensée à ce jour date de 1878. Il s’agit du rapport de Charles Cole, secrétaire-adjoint de la commission américaine sur les œuvres en verre, rédigé durant l’Exposition universelle de Paris. Il décrit ainsi l’objet : "Des presse-papiers en forme de boules creuses remplies d’eau, et contenant un homme avec un parapluie. Ces boules contenaient également une poudre blanche qui, lorsque le presse-papiers était retourné, reproduisait une chute de neige".
Sachant que parmi les 52.835 exposants il y a au moins sept verriers qui proposent des presse-papiers "boule de neige", on peut en déduire que l’invention est largement antérieure à cet événement.

1900 voit pousser les usines à boulaneiges, essentiellement en France, Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie et Pologne, tout comme se développe l’aspect "souvenir" de l’objet qui s’empare des principaux sites touristiques européens pour franchir, dès les années 20, l’Atlantique et s’installer aux États-Unis. Les Américains, visiblement séduits, ne se contentent pas de reprendre l’idée, ils la modernisent.

Le 31 décembre 1929, le brevet 1.741.692 (déposé le 18 août... 1927) est délivré à Joseph Garaja (Modern Novelty Manufacturing Company, Pittsburgh, Pennsylvanie) pour l’invention "d’un presse-papiers amélioré, et plus particulièrement un presse-papiers, ou ornement de bureau, comportant des éléments de nature artistique et des ornements de caractère innovant".
Étrangement, la neige semble avoir disparu. Par contre, le croquis laisse supposer que le poisson se déplace.

Toujours en 1929, Johnson Smith & Company propose dans son catalogue trois "bassins d’ornement" (Novalty Pond Ornament) :

  • une boule remplie d’eau contenant un poisson mobile au-dessus d’herbes aquatiques ;
  • une boule remplie d’eau contenant un canard mobile au-dessus d’herbes aquatiques ;
  • "un bonhomme de neige miniature avec des flocons de neige voletant tout autour chaque fois que l’ornement était déplacé, jusqu’à ce que les flocons retombent peu à peu au fond".

Troublante coïncidence qui n’en est certainement pas une : ces pièces sortent manifestement des ateliers de Garaja.

Les Japonais ne s’y trompent pas, récupèrent le tout et se lancent dans la fabrication, dans les années 30, exportant en grande quantité des boulaneiges en céramique, tandis que les Américains proposent déjà des pièces en bakélite, à l’image de la SB Co. qui, durant sa courte existence (1939-1941), développe, en plus des modèles classiques, des cendriers "tempête de neige".

Développement

Devant son succès croissant avant-guerre, les créateurs et fabricants américains multiplient les expériences afin d’offrir une grande diversité de formes, de motifs et de matières.

Mais c’est le réalisateur Sam Wood qui, involontairement, donne ses lettres de noblesse à la boulaneige grâce à son film Kitty Foyle, sorti en 1940, pour lequel l’actrice Ginger Rogers obtient l’Oscar de la meilleure actrice. Les cinéphiles découvrent, entre chaque scène principale, une boule de neige où une jeune fille descend en luge une colline, un château trônant au sommet. L’effet est immédiat, les ventes sont multipliées par trois.

La Seconde Guerre mondiale entraîne dans de nombreux pays l’arrêt de la fabrication des boulaneiges. Aux États-Unis, William M. Snyder, fondateur d’Atlas Crystal Works, parvient à maintenir sa production. En 1943, pour faire face aux difficultés d’approvisionnement, il rachète une usine d’embouteillage dans le Tennessee pour y construire ses fours à céramique et porcelaine. En 1944, deux brevets lui sont délivrés. Les problèmes d’étanchéité et de dilatation du fluide sont résolus. Atlas Crystal Works s’impose et domine le marché américain.
Outre les différentes améliorations apportées par les fabricants eux-mêmes, l’industrie bénéficie des avancées technologiques réalisées durant la guerre, notamment celles sur le plastique et plus précisément sur le moulage par injection, technique immédiatement adoptée pour la fabrication des boulaneiges.

Maturation

L’utilisation du plastique offre plusieurs avantages : sa maniabilité permet aux créateurs toutes les fantaisies pour un coût de fabrication réduit. Tout est donc prêt pour faire de la boulaneige LE souvenir par excellence, accessible à toutes les bourses. Il ne reste plus qu’à développer le... tourisme. Les états se chargent progressivement de cette mission : vive les congés payés !
En 1950, lors de la Foire internationale du jouet de Nuremberg, deux fabricants allemands, Koziol et Walter & Prediger, proposent des pièces originales : un dôme remplace la traditionnelle sphère.

C'est en regardant tomber la neige par la lunette arrière de sa Volkswagen que Koziol aurait eu l'idée du dôme.

Une lutte fratricide s’engage, Bernhard Koziol revendiquant l’invention tout comme Sr. et Hans Walter. La justice est chargée de cette "bataille de boules de neige". En 1954, en cour d’appel, Walter & Prediger, ayant enregistré en premier le modèle, remporte le droit exclusif pour l’Allemagne de fabriquer les dômaneiges. Koziol s’incline et développe de nouvelles formes.
Pendant ce temps, en Asie, et tout particulièrement au Japon et à Hong Kong, les usines tournent à plein régime, se contentant généralement de produire, voire reproduire, des modèles classiques.

Maturité

Dans les années 60, il est certainement plus facile de recenser les foyers ne possédant pas de boulaneiges que l’inverse ! Devant une telle popularité, les créateurs s’en donnent à cœur joie : nouvelles formes, diversité des matériaux, décors mobiles... Et c’est sûrement pour convaincre les derniers réfractaires qu’ils joignent l’utile à l’agréable : la boulaneige devient cendrier ou salière !
L’industrie du souvenir, en perpétuel développement, produit alors une multitude d’objets, pour tous les goûts, pour toutes les bourses. La concurrence est rude, la boulaneige doit partager les étalages des boutiques, et donc les ventes, qui chutent inexorablement à partir des années 80. Ces babioles et autres gadgets, stars éphémères d’une mode annoncée, vont-ils "amnésier" plus d’un siècle de souvenirs ? Que nenni. C’est même le début d’une nouvelle et glorieuse carrière : la boulaneige entre dans le cercle très fermé et envié des objets de collection. L’apothéose.